Palais de Syrie (Qantara n°31)


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Titre Le faste discret des palais de Syrie
Magazine Qantara, Institut du Monde Arabe, Paris
Numéro 33
Date de parution mai 1999
Collaboration Rédaction intégrale du texte de l'article

© Qantara et Institut du Monde Arabe, mai 1999


 



Notes

(1), (3) et (4) Lamartine.
(2) Interprète officiel, le drogman servait en Orient de guide aux voyageurs.
(5) Sourate XXIV, verset 61.
(6) et (7) Ch. Reynaud
(8) R.P.Laorty-Hadji, La Syrie, la Palestine et la Judée. Pèlerinage à Jérusalem et aux Lieux saints, Bolle Lasalle, 1854.
(9) A Alep, les façades se parent de stuc et de gargouilles.
(10) et (12) Laorty-Hadji.
(11) Lamartine.
(13) Vte E.M. de Vogüe, Syrie, Palestine, Mont-Athos, Plon, 1905.
(14) Ch.Reynaud.
(15) Palais en arabe.
(16) Maison en arabe. Les bayt peuvent être assimilées aux hôtels particuliers européens.
(17) Officier ottoman.
(18) «Je vous en prie».

Le faste discret 
des palais de Syrie

Au siècle dernier, les luxueuses maisons bourgeoises, «palais» d'Alep et de Damas, éblouissaient les orientalistes. Que reste-t-il des demeures d'antan ? Un Damascène d'adoption nous fraye un passage entre présent et passé.

Au réveil, ma maison est une musique. Le mince filet d'eau qui bruit en retombant de vasque en vasque au-dessus du bassin accompagne le gazouillis des oiseaux qui virevoltent autour du cédratier. Lorsque, à grands seaux puisés dans la fontaine, Faysal inonde le marbre de la cour, la mélodie s'estompe. Elle fait place au frottement rythmé du houssoir qui balaie la poussière du désert. La toilette du patio achevée, le gazouillement reprend ses droits. Derrière les épais murs de terre de cette demeure traditionnelle, la Damas qui s'éveille n'existe pas encore. L'heure est propice à la rêverie, au voyage dans le temps. De ma couche, et contre l'avis de Dorgelès qui s'écriait «Ah ! non ! Toujours se citer Chateaubriand, Lamartine et Renan ? Mais je ne veux pas !», je feuillette les «Voyages en Orient» des romantiques et traque les détails qui ressusciteraient les fastes de ma demeure fanée.

FLANERIES LAMARTINIENNES

Je referme vite La Caravane sans chameaux. L'ouvrage est trop récent ! C'est en compagnie de Lamartine et de ses contemporains du XIX" siècle que je préfère flâner dans la Damas ottomane. En songe, revêtu «du costume arabe le plus rigoureux(1)», je monte à cheval pour leur emboîter le pas sous la conduite d'un drogman(2). Etourdis de la richesse des souks, de la variété des tenues, des senteurs, des cris qui ce soir noirciront les pages de nos relations de voyage, nous nous dirigeons vers les quartiers résidentiels distribués par confessions et fermés par des portes. Nous circulons alors dans des «rues sombres, sales et tortueuses(3)» où «les maisons sont construites de boue [et] percées, sur la rue, de quelques petites et rares fenêtres grillées(4)». 

Enfin rendus à l'adresse d'une maison alliée - un notable musulman, un riche négociant arménien, un banquier juif, ou notre consul - nous saluons le maître des lieux comme le recommande le Coran : «Quand vous entrez dans une maison, saluez-vous réciproquement, celui qui entre et celui qui reçoit, en vous souhaitant de par Dieu une bonne et heureuse santé.(5)» 

Nous laissons un écuyer conduire nos montures à l'écurie. Le maître s'empare de l'élégante aiguière de cuivre damasquinée d'or, verse de l'eau sur nos mains et fait circuler les flacons d'eau de rosé tout en nous abreuvant de formules de bienvenue. Il nous conduit à la cour intérieure par un couloir exigu et voûté. Nous sommes éblouis. Quel contraste avec la rue ! Nous notons : «Derrière ces murs misérables se cachent des habitations élégantes, où l'imagination arabe a déployé ses plus gracieuses fantaisies(6)» pour en tirer hâtivement un principe : «En Orient, la richesse et la beauté cherchent l'ombre.(7)»

VISITE GUIDEE

Nous pénétrons au coeur du salamlik, l'aile de la maison réservée aux invités : «Une cour magnifique, dallée en marbre blanc ou pavée en mosaïque, ayant au milieu une belle fontaine jaillissante entourée de grenadiers, de sycomores, de jasmins d'Arabie, et d'une foule d'autres arbres qui procurent la fraîcheur par leur ombrage ou exhalent des parfums délicieux.(8)» 

Je pose mes livres, entrouvre la fenêtre de ma chambre ; rien n'a changé. Le bassin, la treille de jasmin et de chèvrefeuille mêlés, les arbustes en fleur. Cette cour, essence même de la maison orientale et dont l'usage nous vient des palais mésopotamiens, apprivoise les saisons. Elle irrigue toutes les pièces de sa fraîcheur emmagasinée la nuit. Sa végétation et son bassin d'eau tempèrent les étés torrides. En hiver, les rayons obliques du soleil réchauffent les pièces exposées au nord. Autour du patio, les murs de façade perces de fenêtres hautes imitent les assises de pierre de couleur alternée des Mamelouks(9). 

Je regarde mon bel iwan. En été, je réunis mes amis à lombre de cette immense voûte largement ouverte sur la cour par un arc brisé. Des fresques composées d'arabesques, de fausses niches, d'images désuètes de la Riviera italienne sécaillent. Au nord, face à liwan, se trouve la qâa, le salon d'hiver. Avec sa moquette, son papier peint, ses fauteuils années 60 et sa télévision, ma qa'a n'a plus rien des descriptions anciennes. Je replonge dans mes lectures pour en restituer l'atmosphère. Le R.P. Laorty-Hadji décrit ainsi la qâa : «Une vaste salle commune, garnie de divans de soie, réunit tous les hôtes du lieu. C'est là que la pipe [le narguilé] aux lèvres, on reçoit les visiteurs, et qu'on les convie aux honneurs du café, des confitures et des sorbets.(10)» D'autres salons dans le même style sont distribués autour du patio. «Presque tous sont composés de deux plans : un premier plan inférieur où se tiennent les serviteurs et les esclaves ; un second plan élevé de quelques marches, et séparé du premier par une balustrade en marbre ou en bois de cèdre merveilleusement découpée. En général, une ou deux fontaines en jets d'eau murmurent dans le milieu ou dans les angles du salon.(11)» «Sur les murs sont des glaces, des paysages peints, des mosquées, de jolis kiosques au milieu de verts feuillages.(12)» Les lambris de bois recouvrent murs et plafonds. «Les habiles menuisiers d'autrefois ont découpé dans le cèdre et le sycomore toute une végétation luxuriante de rosaces, d'arabesques, de fleurs, aux nuances sobres et éteintes, relevées par les tons d'or.(13)» Dans ce riche décor, seuls quelques miroirs, guéridons, lutrins, divans, consoles, coffres en bois marquetés meublent l'espace. Des niches en forme d'ogive exposent «les narguilés, les calliouns, les jolies tasses à café placées sur leurs supports d'argent ou de cuivre, les flacons d'eau de rosé, et les vases élégants pour brûler laloès(14)». Le marquis de Vogue déplore déjà «l'envahissement du meuble européen», bientôt relayé par un Loti qui dénonce les «importations atroces, pendules en simili-bronze, lampes à pétrole ou suspension de salle à manger». Qu'écriraient-ils aujourd'hui de ma maison ! 

Je cherche une description du haramlik, l'aile de la maison réservée aux femmes et à la famille. En vain. Nos voyageurs ne furent pas invités à partager l'intimité du harem. L'imagination fertile des romantiques croit deviner derrière chaque balcon grillé en surplomb sur la rue, le regard dune belle Syrienne inaccessible... Les seuls Européens qui y pénètrent, un jour de grande fête, évoquent un ensemble plus vaste que le salamlik organisé autour d'une seconde cour desservant de luxueux salons. Voiney dresse un tableau saisissant de l'atmosphère qui règne au harem : la «maison est le théâtre dune guerre civile continue. Sans cesse ce sont des querelles de femme à femme, des plaintes des femmes au mari». On aurait souhaité de cet esprit indépendant un peu plus de discernement et des précisions sur la vie quotidienne... 

Ma maison a dû céder hélas son haramlik lors d'une succession. Longtemps, deux branches d'une même famille ont cohabité chacune repliée autour de sa cour. Puis un entrepreneur a détruit cette aile pour construire un immeuble de six étages.

UNE LENTE REHABILITATION

Nos vieilles demeures sont en danger. Successions difficiles, guerres, frais d'entretien, démographie galopante, appétits des promoteurs ont chassé progressivement les habitants des centres villes dans un mouvement commun à bien des métropoles du monde. Loués, mal entretenus, parfois abandonnés, les palais se sont détériorés dans l'indifférence générale.

Certes, les qasr(15) de Damas et de Hama, résidences des gouverneurs ottomans de la famille al-Azem -et à ce titre seuls à mériter le terme de palais - ont été préservés. Leurs salons richement décorés, leurs portiques aux élégantes colonnes, leur hammam privé font l'émerveillement des visiteurs du monde entier qui retrouvent là toutes les images du faste oriental.

Les bayt(16) ont souffert davantage. Elles hébergeaient les hauts fonctionnaires ottomans, les agha(17), les riches marchands arabes et juifs. L'Etat est parfois intervenu pour les soustraire à une ruine certaine. Ainsi, les maisons Ajikbash à Alep et Khaled al-Azem à Damas servent d'écrin à des musées. Des ministères, des institutions ont investi le Maktab Anbar, les bayt Nizam, Jounblatt, Basil pour installer ici un service culturel, là une école ou un orphelinat. Depuis quelques années, des propriétaires ont compris l'intérêt qu'ils pouvaient tirer d'un cadre aussi plaisant. Alep a donné le signal. Plusieurs restaurants chics et désormais un hôtel de luxe ont investi les maisons en pierre du quartier de Jdeïdé. Leur succès immédiat tant auprès des touristes que des Syriens a fait des émules à Damas. Le quartier traditionnel de Bab Charki compte aujourd'hui pas moins d'une dizaine de restaurants. Trois hôtels bon marché occupent d'anciennes demeures du quartier de Sarouja. Et puis il y a toutes les autres maisons à une seule cour où l'étage jouait souvent le rôle de haramlik. L'heure de leur résurrection n'a pas encore sonné. Elles forment pourtant avec les grandes bayt la quasi-totalité des quartiers résidentiels des médinas et témoignent, s'il le fallait, de la haute tradition citadine du Levant. Qasr, bayt et demeures plus modestes offrent au voyageur cette physionomie harmonieuse de ruelles fraîches, ponctuées de portes basses donnant sur des cours élégantes où les aimables tfadel(18) de leurs occupants invitent le passant à entrer. 

Chaque jour de belles façades continuent à se déliter. Récemment, visitant la maison de l'Emir Abd el-Kader, j'ai déploré qu'elle ait perdu une partie de son décor après une rénovation trop énergique. Pourtant, les heures les plus sombres semblent être passées. Les médinas de Damas et d'Alep sont désormais inscrites au patrimoine de l'Unesco. Grâce au combat d'amoureux de leur quartier comme Nadia Rusht à Damas, de nombreux Syriens ont pris conscience qu'au-delà de la valeur historique de cet habitat traditionnel, c'est tout un art de vivre raffiné qui s'apprêtait à disparaître.

Yves Traynard 
est l'auteur de deux guides de voyage consacrés à la Syrie.


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